| Charlottetown, le 24
février 1996. Les Panthers de l'Université de
l'Île-du-Prince-Édouard et les Aigles Bleus de
l'Université de Moncton, à égalité après le
temps réglementaire, jouent en prolongation. Une
défaite, et les hockeyeurs du Nouveau-Brunswick sont
éliminés de la course au titre, eux qui ont remporté
le championnat universitaire canadien l'année
précédente. Un lancer des Panthers qui rebondit sur la
ligne du but va mettre le feu aux poudres : après
consultation avec ses juges de lignes, l'arbitre
décide d'accorder le point, donnant ainsi la
victoire aux étudiants de Charlottetown. Aussitôt, le gardien de but de Moncton et plusieurs de ses coéquipiers se ruent sur l'arbitre, le bousculent, le frappent. Il faudra de longues minutes avant que les entraîneurs, puis les forces de l'ordre, interviennent. Dès le lendemain, les chaînes de télé- vision locales retransmettent ces images. Elles feront le tour du pays. Jusqu'au prestigieux National de la CBC qui en fera ses choux gras pour illustrer un reportage sur le non-respect de l'arbitre par les hockeyeurs. Pour l'Université, l'effet est désastreux. Au point que Jean-Bernard Robichaud, le recteur, a un coup de sang et décide dans un premier temps de supprimer le programme de hockey. «Nous avons voulu envisager une hypothèse draconienne», dit-il aujourd'hui en jouant sur les mots. Finalement, le programme est maintenu, tout en étant mis sous tutelle pendant deux ans. On fait même appel au magnanime Ken Dryden, ancien gardien vedette des Canadiens de Montréal, pour rédiger un rapport qui mettra un point final à ce qui, pour beaucoup, reste un accident. Jusque-là, il est vrai, l'Université de Moncton n'a pas eu à se plaindre de son équipe de hockey... Fin des années 70. Sur la glace, les Aigles Bleus subissent depuis de longues années la loi des étudiants anglophones. Jean Perron, qui s'en ira plus tard gagner une coupe Stanley avec les Canadiens, entre alors en scène. Sous sa direction, les francophones de Moncton remportent le championnat universitaire à deux reprises. «Ce fut un véritable phénomène social, se souvient Daniel O'Carroll, l'actuel directeur du service des sports. Après des années d'échec, on battait enfin les universités anglophones. Les rencontres se jouaient à guichets fermés. Même le recteur y assistait. Ces succès ont donné un grand sentiment de fierté à tous les Acadiens. Voilà pourquoi, quand le recteur a songé à arrêter le programme de hockey après l'incident d'il y a deux ans, nous lui avons dit que ce n'était pas souhaitable.» Agents de marketingPas souhaitable en terme d'image, difficilement envisageable au niveau financier également. Selon les estimations d'un des vice-recteurs de l'époque, le titre universitaire remporté par les Aigles Bleus en 1995 est à l'origine, directement ou indirectement, de la venue de 150 nouveaux étudiants sur le campus l'année suivante Même son de cloche du côté des Gee Gees de l'Université d'Ottawa où le programme de football est vraiment le plus en vue. «Chaque année, on amène une trentaine d'étudiants qui ne seraient sans doute pas venus sur le campus si nous ne les avions pas recrutés, rappelle Denis Piché, l'entraîneur-chef adjoint de l'équipe. Sans compter les frères, les soeurs et les amis qui peuvent suivre.» «Nous sommes les principaux recruteurs d'une université, assure pour sa part Greg Zorbas, en charge de l'équipe masculine de soccer à l'Université Laurentienne. Personnellement, je me rends régulièrement à Toronto, Ottawa, Montréal ou ailleurs. Et même si je ne ramène pas des dizaines de joueurs après chaque voyage, je fais la promotion de mon établissement.» Ces représentants de luxe, dont les déplacements sont bien souvent pris en charge par le budget du service des sports, sont une aubaine pour les universités. Dans un contexte de chasse aux étudiants toujours plus vive, les services ainsi rendus ne sont d'ailleurs pas toujours perçus à leur juste valeur. «On nous dit souvent que le programme de football coûte cher, mais on oublie tout ce qu'on apporte, et qui est difficilement chiffrable, insiste Denis Piché. Quand nous nous déplaçons dans les écoles, nous ne nous contentons pas de parler sport. Nous parlons aussi des programmes académiques qui sont offerts, nous vendons l'université. Bref, nous faisons un vrai travail de marketing. Je pense même que, si l'on ajoute les retombées médiatiques de nos résultats, aucun autre organisme n'apporte autant à l'université.» Les rencontres sont bien évidemment un moyen encore plus direct de faire parler de soi. Les universités du Québec et de l'Ontario l'ont compris et ont modifié le calendrier du football universitaire; la saison prochaine, toutes les équipes des deux provinces se déplaceront les unes chez les autres. Conséquences : une visibilité accrue pour les maisons mères, mais des frais de déplacement également en hausse pour les équipes (déplacer joueurs et entraîneurs pour un match loin de la capitale coûte 6 000 $ au programme de football de l'Université d'Ottawa). «Un peu de magie»Consciente des retombées du sport, la direction des universités est bien souvent encline à demander plus... tout en donnant moins. À Moncton, le service des sports a perdu 60 000 $ de subventions en 5 ans, pour un budget annuel qui ne dépasse pas les 200 000 $. Quant à Ottawa, la part de l'université dans le budget des activités sportives ne cesse de baisser. Sur un total de 3 millions de dollars en 1996-1997, elle n'était plus que de 27 pour cent, contre 35 pour cent il y a encore quatre ans. Et comme il n'est pas question de toucher à la contribution des étudiants (43 pour cent), le service des sports comble la différence. Soucieuses de ne pas trop dépenser, les universités en oublient parfois leur propre intérêt. C'est notamment le cas des camps d'entraînement du début de saison : les universités rechignent parfois à donner aux équipes les 5 000 $ supplémentaires qui permettraient de recruter cinq à dix étudiants de plus, oubliant qu'elles récupéreraient alors trois à six fois leur mise en droits de scolarité. «Je dois faire un peu de magie, prévient Luc Gélineau, le directeur du service des sports de l'Université d'Ottawa. L'ère de la philanthropie vis-à-vis du sport est terminée. Nous recevons de moins en moins d'argent, mais il est hors de question de supprimer des programmes. On demande donc aux sports qui le peuvent, comme le football, d'avoir une part d'autofinancement plus importante, et d'aller chercher des commanditaires.» Il y a cinq ans, l'Université Laurentienne a également modifié le financement des Voyageurs, ses équipes sportives, en demandant aux sports les plus chers de s'autofinancer partiellement. «Même si l'Université nous a toujours beaucoup aidés, notre budget nous permet de moins en moins de faire face à nos besoins, avoue quant à elle Pat Pickard, la directrice du service des sports. Il va falloir songer à augmenter la contribution des étudiants pour les sports.» Au-delà des résultatsParadoxalement, la situation a peut-être favorisé l'essor de sports moins onéreux à l'Université Laurentienne de Sudbury. «Si nous avions plus d'argent, on ferait du football ici», est persuadé Greg Zorbas. Les joueurs de soccer, en accumulant les bons résultats au niveau provincial et national, sont ainsi devenus l'une des vitrines les plus remarquées de l'établissement. Comme les footballeurs à Ottawa et les hockeyeurs à Moncton, ils assurent à l'université une visibilité médiatique non négligeable. Seul problème : les journalistes ne sont pas forcément les meilleurs relationnistes qui soient pour les établissements. L'Université de Moncton en sait quelque chose, qui se serait bien passée des médias au moment de l'affaire des Aigles Bleus. L'automne dernier, ce fut au tour de l'Université d'Ottawa d'avoir mauvaise presse. À peine deux de ses footballeurs venaient-ils de subir un contrôle positif à l'usage de stéroïdes anabolisants que la nouvelle faisait le tour des salles de rédaction : affaire de dopage chez les Gee Gees. «Tout le monde en a complètement oublié notre fiche de six victoires et une seule défaite, constate amèrement Denis Piché. Les médias ainsi que l'administration ont cherché à pointer du doigt les responsables... Mais les responsables, ce sont seulement les deux garçons en question. Il est impossible pour nous de surveiller nos joueurs 24 heures sur 24, douze mois sur douze.» Si le blâme a plané sur tout le programme, l'affaire a été vite oubliée en fin de saison. Les Gee Gees suscitaient à nouveau l'attention en préparation à l'affrontement ultime du football universitaire canadien. Cette fois au moins, la finale de la coupe Vanier, disputée aux mains des redoutables Thunderbirds de l'Université de la Colombie-Britannique, allait offrir une excellente visibilité aux joueurs de l'équipe d'Ottawa et à leur université. Toujours est-il que, de Moncton à Sudbury en passant par Ottawa, l'unanimité est de mise : « Jamais nous ne supprimerons un de nos programmes pour favoriser d'autres sports plus médiatisés», assurent en choeur les directeurs des services des sports. «Je n'oublie pas une chose : les étudiants, dans leur ensemble, sont nos premiers bailleurs de fonds, rappelle Luc Gélineau. Près d'un million d'usagers par an fréquentent nos installations sportives.» S'il devait y avoir un conflit d'intérêts entre les joueurs d'élite et les sportifs de la petite semaine, le règlement n'avantagerait pas forcément les premiers. D'autant que, là encore, le sport rapporte. L'an dernier, l'Université d'Ottawa a lancé ses camps d'été : combinant activités sportives et éducation, ils s'adressaient aux jeunes de 4 à 15 ans. Heureuse initiative qui a permis à l'établissement de rentabiliser encore un peu plus ses installations (chaque camp d'une semaine coûtait 140 $) mais aussi d'amener sur le campus des jeunes de la région qui sont autant d'étudiants potentiels. Nouvelle preuve, sous une autre forme, de l'importance du sport dans l'activité des universités. Néanmoins, aucun établissement canadien ne semble prêt à suivre l'exemple (qui tient de plus en plus du mythe) des campus américains, où la capacité des étudiants à aligner les paniers à trois points semble plus importante que leur moyenne scolaire. «Au milieu des années 80, après nos premiers succès, il y a eu une petite dérive, reconnaît Daniel O'Carroll, en parlant des Aigles Bleus. Il y avait une telle pression... Tout le monde nous disait qu'il fallait aller chercher le titre... Si bien que certains entraîneurs ont été tentés de recruter des étudiants selon des critères uniquement sportifs. Mais aujourd'hui, c'est bien fini.» «Le sport ne tient pas seulement aux résultats, conclut Ross Paul, l'ancien recteur de l'Université Laurentienne. C'est aussi un moyen d'augmenter la cohésion au sein d'une université. Et cela n'a pas de prix.» Denis Guérin |
DEUX QUÉBÉCOIS CHEZ LES GEE GEESL'un a fait son cégep à Trois-Rivières, l'autre à Saint-Georges de Beauce. «Mais qu'irais-je donc faire dans la galère de la capitale ?» auraient-ils pu se dire quand les recruteurs de l'équipe de football des Gee Gees se sont rendus dans leurs collèges il y a cinq ans. Pourtant ils n'ont pas hésité une seule seconde à répondre à l'invitation. «L'Université d'Ottawa était la seule université où je pouvais jouer au football tout en continuant à étudier en français, explique Martin Arsenault *, originaire de Sainte-Ursule. Et puis c'était une bonne occasion pour apprendre l'anglais.» - «Personnellement, j'avais moins le choix, reconnaît Sébastien Naud. Seule l'Université d'Ottawa me permettait d'obtenir un baccalauréat en criminologie, la spécialité que j'avais choisie. Mais j'avoue que le fait de pouvoir continuer à jouer au football n'a fait que conforter mon choix.» Il y a encore cinq ans, aucune université francophone québécoise n'avait de grand programme de football. Depuis, l'Université Laval s'est lancée dans l'aventure, espérant certainement attirer les nombreux élèves québécois qui pratiquent le football dans les cégeps, mais qui devaient quitter leur province pour continuer de pratiquer leur sport. «Cela ne m'aurait pas fait changer d'avis, assure Martin. J'étais attiré par la réputation des Gee Gees, et je voulais jouer dans cette équipe.» En revanche, les deux joueurs font le même constat : ils ne seraient sans doute pas venus sans l'aide du régime des prêts et bourses du gouvernement québécois, aujourd'hui considérablement revu à la baisse. Sans parler de l'écart toujours croissant entre les droits de scolarité des universités de l'Ontario et du Québec. «Il n'y a qu'à regarder les nouvelles recrues de cette année, constate Sébastien Naud. Parmi elles, il y a beaucoup moins de Québécois qu'avant.» Reste une question : les Gee Gees auront-ils à s'en plaindre ? D.G. * Quelques semaines après cet entretien, Martin Arsenault est contrôlé positif au stanozol. Il a été exclu de l'équipe des Gee Gees et suspendu pour une période de quatre ans par les instances sportives universitaires. |