En août 1997, lors d'un grand forum organisé par l'ACELF (Association canadienne d'éducation de langue française), professeurs, directeurs d'établissement et autres conseillers scolaires se sont penchés sur la question. Tous ont alors parlé d'une même voix pour arriver à cette conclusion : l'enseignant en milieu minoritaire est un être à part dans le monde de l'éducation francophone.
Le constat, pense-t-on, est valable pour le primaire et pour le secondaire. Cela est probant quand les élèves découvrent peu à peu la réalité d'un univers anglo-dominant, et lorsque le rôle du maître dépasse le cadre de la salle de classe. «La mission d'un enseignant en milieu francophone minoritaire est différente, car il doit essayer de remplacer ce qui manque dans la société. Pour cela, il faut qu'il soit vendu à notre cause, qu'il la respire», n'hésite pas à dire René Enguehard, de la Fédération des parents francophones de Terre-Neuve et du Labrador.
Pour certains, l'observation est également valable dans les établissements postsecondaire. «Nous avons devant nous des étudiants qui sont très influencés par la culture anglophone en général et qui ont une perception d'eux-mêmes parfois vacillante, assure Louis Mayrand, professeur de mathématiques au Collège Boréal de Sudbury. Quand on est dans la classe et qu'on parle français, il y a des valeurs qui passent sans même qu'on s'en rende compte.»
Sélection sur la motivation ?
Pour un enseignant, un poste en milieu minoritaire supposerait-il donc une conception différente du métier ? Derrière cette question, se profile un mot magique : la vocation. «Nous recevons chaque année 800 candidatures pour n'en retenir que 200, précise Louis- Gabriel Bordeleau, professeur à la Faculté d'éducation de l'Université d'Ottawa. Mais la sélection ne repose absolument pas sur la motivation. Or, dans un contexte minoritaire, où on leur en demande toujours plus, cette motivation, cette endurance seront très importantes pour que l'enseignant ne s'essouffle pas. Le problème, c'est qu'il est très difficile de mesurer tout cela au départ.» Au Centre d'études bilingues de l'Université de Regina, une trentaine de nouveaux étudiants, âgés de 18 à 22 ans en moyenne, fréquentent chaque année la Faculté d'éducation. Près de la moitié d'entre eux iront enseigner en milieu minoritaire. Pour les y préparer, un cours spécial est dispensé, qui fait un tour d'horizon de l'histoire de la francophonie en Saskatchewan. En 3e année, chaque étudiant effectue même un stage de quatre mois dans une classe de programme cadre.
«À l'intérieur de chacun de mes cours, je m'efforce de faire référence à des réalités minoritaires, explique Bernard Laplante, professeur à la Faculté d'éducation. Nous devons sensibiliser nos étudiants parce que, plus tard, ils auront à jouer un rôle de sensibilisation à leur tour. Bien souvent, notamment dans les communautés les plus petites, ils serviront de modèles, et ils devront assumer ce fait.» Ce qui n'est pas évident pour tout le monde : «Je connais beaucoup d'enseignants québécois qui n'ont pas réussi à s'adapter à la réalité minoritaire», ajoute-t-il sans pour autant jeter la pierre aux étudiants de la Belle Province qui sont passés par Moose Jaw ou ailleurs.
Sables mouvants
Par ailleurs, les effets de la gestion scolaire se font peu à peu sentir. Au cours de la dernière décennie, les écoles francophones se sont développées. Et le nombre de postes d'enseignant à pourvoir a augmenté d'autant.
Au Manitoba par exemple, de plus en plus d'étudiants de la Faculté d'éducation de Saint-Boniface choisissent de demeurer dans la province et d'enseigner dans les écoles du programme cadre. Un phénomène récent qui a poussé le doyen de la Faculté, Roger Legal, à reprendre son bâton de professeur. «J'ai décidé de faire de cette question l'objet de ma vie professionnelle, avoue-t-il. De moins en moins de nos finissants vont dans les écoles d'immersion, et il nous faut absolument perfectionner nos cours pour les futurs enseignants en programme cadre. Car la réalité y est bien différente. Pour le moment, en matière de formation, nous sommes un peu dans des sables mouvants.»
Certains enseignants se plaignent parfois qu'on les laisse s'y en- foncer sans trop se préoccuper de leur sort. «Est-ce qu'on ne leur en demande pas trop ?» s'interroge Louis-Gabriel Bordeleau.
S'occuper des activités para- scolaires et communautaires, transmettre aux enfants une culture que les parents ont parfois du mal à garder, jongler avec des classes à plusieurs niveaux, suivre coûte que coûte des programmes qui sont imposés au détriment parfois du suivi des élèves : autant de facettes d'un même métier, celui d'enseignant en milieu minoritaire francophone.
Denis Guérin