ASSOCIATIONS ÉTUDIANTES :
PME EN
PUISSANCE

Ce n'est pas parce que les étudiants universitaires mangent du macaroni au fromage cinq fois par semaine qu'il faut conclure que les fédérations étudiantes sont toutes pauvres comme Job. Que non !

Prenez le cas de la Fédération étudiante de l'Université d'Ottawa Inc. (FEUO). Le total de ses actifs est évalué à 5,5 millions de dollars. Elle est propriétaire de trois commerces (un dépanneur, un bar et un comptoir-lunch) et de quatre médias. Elle offre de nombreux services, dont un appui technique à 72 clubs étudiants, et compte une soixantaine d'employés. Ses revenus, qui proviennent essentiellement de la cotisation étudiante (32,25 $ par semestre, dont 19 $ vont directement à la Fédération), s'élèvent à plus d'un million de dollars par année.

Ce n'est pas d'hier que la Fédération brasse de l'argent. Mais au moment où les universités font face à d'importantes compressions budgétaires, les associations étudiantes sont nécessairement appelées à changer de rôle et à adopter résolument une mentalité d'affaires, pense le président de la FEUO. Depuis 1994-1995, on parle de la FEUO Inc., et le conseil étudiant se comporte maintenant en véritable conseil d'administration.

«Les fédérations étudiantes, si elles ne sont pas en voie de devenir des PME, vont le devenir inévitablement, dit Alain Gauthier. La réalité économique force les fédérations étudiantes à ne plus être seulement un organisme de lobbying politique.» Preuve que les temps changent dans le mouvement étudiant : il existe maintenant une organisation nationale regroupant uniquement... les gérants des entreprises appartenant aux fédérations étudiantes !

La Fédération a aussi un rôle à jouer dans la création d'emplois sur le campus. Mine de rien, la FEUO a versé plus de 263 000 $ en salaires en 1996-1997. Les quatre membres de l'exécutif gagnent 21 000 $ par année ! On est loin de l'époque où les étudiants militaient strictement «pour la cause» et se contentaient de la gratification qui venait avec le poste.

«Les exigences du poste et les responsabilités ont fait que c'était inévitable», croit Alain Gauthier. C'est à l'Université Western en Ontario que les salaires des membres de l'exécutif sont les plus élevés au pays : 26 000 $, sans compter les avantages sociaux. C'est aussi à cette université que la cotisation à l'association étudiante est la plus élevée au pays : 336 $ ! À titre de comparaison, la cotisation à l'Université Laval et à l'Université de Montréal est de... 20 $ !

Cette approche économique a évidemment des répercussions sur le choix de carrière de ceux et celles qui forment l'exécutif étudiant : «Au cours des vingt dernières années, il y a eu trois choix de carrière : les médias, la politique ou les affaires», dit Alain Gauthier, qui précise : «Dans les années 80, c'était surtout la politique. Depuis les années 90, c'est surtout les affaires.» Pour la petite histoire, soulignons que le ministre fédéral de la Santé, Allan Rock, et le député fédéral d'Ottawa-Vanier, Mauril Bélanger, ont agi comme présidents de la Fédération dans les années 70.

Les compressions budgétaires, la hausse constante des droits de scolarité et une baisse des revenus ont obligé la FEUO à s'adapter à la dure loi de l'économie de marché. Elle qui a déjà eu 23 employés à son service n'en compte plus que 11 à temps complet. À une époque pas si lointaine, ses actifs étaient évalués à plus de 7 millions de dollars et elle gérait pas moins de sept commerces ! «Les étudiants, explique Alain Gauthier, consomment tout simplement moins qu'il y a quatre ans.»

Pourtant, à première vue, les affaires ne semblent pas trop mal se porter. Le dépanneur enregistre des revenus bruts de 2 millions de dollars par année, le comptoir-lunch vend pour 625 000 $ de sandwichs, cafés, jus et beignes, et le bar pour 570 000 $ de boissons alcoolisées.

Les étudiants ont aussi moins le coeur à la fête que par le passé. On a aboli en 1993-1994 le poste de vice-président aux affaires sociales. Cette année-là, la Fédé avait flambé près de 140 000 $ pour la semaine d'accueil et l'organisation de toutes sortes d'activités sociales. Aujourd'hui, les étudiants doivent uniquement aux commanditaires de fêter la rentrée scolaire.

Même les semaines d'accueil ont changé d'orientation depuis quelques années : «Auparavant, c'était le gros party. Maintenant, on embauche soixante-dix guides formés en soins d'urgence, tolérance à l'alcool et agressions sexuelles. C'est beaucoup plus axé sur la sécurité, sur l'information, et sur l'entregent», explique la vice- présidente aux affaires extérieures, Nathalie Carrier : «Ça fait quatre ans que je suis à l'Université. Si je compare ma semaine d'accueil à celle du mois de septembre dernier, c'est le jour et la nuit.»

Sous la pression des étudiants, qui paient cette année 3 334 $ en droits de scolarité, la Fédération doit maintenant offrir des services que l'Université se dit incapable de financer : «On a un recul sur les services qui sont offerts par l'administration. Les fédérations étudiantes sont obligées de combler ce vide», dit Nathalie Carrier.

Il y a quelques années, la Fédération a même ouvert sur le campus... une banque alimentaire, aujourd'hui fermée. Elle a aussi créé un service de raccompagnement, un Centre d'entraide qui offre un service de tutorat et, plus récemment, un Centre Fierté pour les gais, lesbiennes et bisexuels du campus. La Fédération parraine aussi à chaque année un étudiant réfugié outre-mer, en faisant don d'une bourse de... 18 000 $ !

Consciente que les adultes et les étudiants à temps partiel forment maintenant le tiers de la population étudiante, la Fédération a aussi créé un service pour répondre à leurs besoins particuliers : le Centre mature et temps partiel. On a compris que ces étudiants, qui sont âgés de plus de 24 ans et qui retournent sur les bancs d'école après plusieurs années sur le marché du travail, ont des préoccupations très différentes de la clientèle traditionnelle, plus jeune.

Les petites universités ont aussi des fédérations étudiantes dynamiques. La Fédération des étudiants et étudiantes du Centre universitaire de Moncton (FEECUM), qui a vu le jour en 1968, vient d'investir 200 000 $ dans la rénovation de son club étudiant. Pour les travaux de rénovation, la FEECUM s'est associée à un homme d'affaires de Moncton, qui assure aussi la gestion du club : «L'homme d'affaires a financé la rénovation. Il a accepté d'aller à la banque pour nous», explique la directrice générale, France Friolet, qui reconnaît qu'il s'agit d'une «entente exceptionnelle». La Fédération doit maintenant s'atteler au remboursement de son prêt, ce qui ne devrait pas poser trop de difficultés : entre janvier et avril 1997, le club Osmose a enregistré un profit net de 25 000 $.

La Fédération est aussi propriétaire d'un dépanneur, qui fonctionne à perte : «Ça fait quatre ans qu'il est ouvert et on n'a pas encore fait d'argent», précise France Friolet. Le dépanneur emploie six étudiants à temps partiel et un gérant à temps complet.

À Moncton, la cotisation étudiante s'élève 104,50 $, ce qui représentait un revenu de 376 000 $ en 1996-1997. Une partie de la cotisation (25 $) sert cependant à payer la moitié de l'emprunt de 1,5 millions de dollars que l'Université a contracté lors de la construction du nouveau centre étudiant de 4,2 millions de dollars, qui a ouvert ses portes en 1993.

La FEECUM compte seulement deux employés salariés : la directrice générale et une adjointe administrative. Le nombre total d'employés étudiants salariés est d'environ 40, dont six au siège social, qui touchent pour la plupart le salaire minimum de 5,50 $ l'heure. La masse salariale était de 194 500 $ en 1996-1997.

Les quatre étudiants qui composent l'exécutif de la FEECUM ne sont pas des salariés, mais le président reçoit une compensation de 3 500 $ et les trois vice-présidents empochent 2 500 $ chacun. À ce montant, l'Université ajoute une exonération totale des droits de scolarité pour le président et une exonération des deux tiers pour les vice-présidents. Un ou deux membres de l'exécutif travaillent aussi à chaque été aux bureaux de la Fédération.

«Nous essayons toujours de créer des emplois pour les étudiants afin de leur permettre d'améliorer leur qualité de vie et de leur donner une expérience de travail. Ici, plusieurs étudiants ont réellement besoin d'un emploi pour survivre», explique France Friolet, qui croit que la FEECUM se compare à une PME.

La baisse du nombre d'étudiants inscrits à l'Université de Moncton entraîne cependant une diminution des revenus de la FEECUM. Là aussi, la réalité économique atteint la Fédération, qui a perdu plus de 94 000 $ en cotisations au cours des quatre dernières années. La Fédération a toutefois réussi à ne pas toucher à son surplus accumulé, qui s'élève quand même à 115 000 $.

À une plus petite échelle, l'Association générale des étudiants de l'Université Sainte-Anne (AGEISA) en Nouvelle-Écosse se considère elle aussi comme une petite entreprise. Elle ne gère qu'un club étudiant, Le Château, qui est la vache à lait de l'association. Il faut dire que Sainte-Anne est une petite université, avec 300 étudiants, et que la cotisation étudiante, qui s'élève à 111,75 $ pour un étudiant inscrit à temps complet, ne rapporte que 33 500 $ par année.

Les six étudiants qui forment l'exécutif ne sont pas des salariés, mais reçoivent des honoraires de 3 000 $ pour le président et de 2 300 $ pour chacun des autres représentants. L'Association emploie une vingtaine de personnes à son centre étudiant et au club.

Le président de l'AGEISA, Glen Gaudet, confirme que l'association a développé avec les années une mentalité d'affaires, surtout depuis l'embauche d'un gérant général qui surveille les cordons de la bourse. On approche maintenant des entreprises pour financer des activités étudiantes.

Les associations étudiantes apprennent aussi à utiliser leur pouvoir économique. Une compagnie d'assurance l'a appris à ses dépens en 1996. Insatisfaite de l'attitude de l'assureur dans une affaire de réclamation, et surtout des nouvelles primes exigées pour le renouvellement de son assurance corporative, la Fédération étudiante de l'Université d'Ottawa Inc. a tout bonnement décidé de faire affaire avec une autre entreprise. Banal, direz-vous. Le hic, c'est que le mot a fait le tour des fédérations étudiantes. Il paraît que la compagnie en question a perdu beaucoup de clients... et d'argent.

Yves Lusignan

 


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