NOUVELLES TECHNOLOGIES :
À CHACUN SON
PORTABLE

6 h 30 : à peine levée, France branche son ordinateur portable et vérifie les messages qui lui ont été envoyés la veille. L'un d'eux provient de son professeur de Gestion de la petite entreprise ; il indique qu'il est grippé et doit annuler la rencontre prévue pour l'après-midi. (...)

7 h : France envoie un message par courrier électronique à ses parents et vérifie les cours de la Bourse de Toronto pour son travail sur les investissements boursiers. Elle jette également un coup d'il au calendrier des activités de la vie du collège et remarque que l'équipe de hockey de Boréal affronte La Cité collégiale à 18 h. (...)

8 h : à son premier cours, le professeur de marketing lui demande de télécharger un fichier du réseau dans son bloc-notes et de travailler en équipe pour répondre aux questions posées dans l'étude de cas présentée. (...)


En imaginant la journée-type d'un étudiant du Collège Boréal en l'an 2000, les concepteurs du projet Bloc-notes ne sont pas tombés sur la tête. Ce tableau quelque peu futuriste n'a en effet rien d'irréel.

Depuis la dernière rentrée, quelque 150 étudiants, dans quatre programmes différents, organisent leurs journées et leur apprentissage autour de leur ordinateur portable, faisant du collège de Sudbury, en Ontario, le premier établissement francophone au monde à tenter l'expérience du «tout informatique» .

Boréal franchit donc un nouveau pas dans son approche des nou-velles technologies, après avoir, dès sa naissance en septembre 1995, utilisé la vidéoconférence pour relier ses sept campus disséminés dans le nord de la province. L'an prochain, si l'expérience est jugée concluante, la majeure partie de la population étudiante du collège, 1 500 personnes, jouira de cette approche pédagogique totalement nouvelle.

À une échelle plus réduite (deux programmes concernés) et de façon plus prudente (pas de généralisation prévue pour l'an prochain), La Cité collégiale d'Ottawa s'est également lancée dans l'aventure. Son projet PACTE (Programme d'accès continu à la technologie en éducation) permet pour le moment à une quarantaine d'étudiants de travailler, en tout temps, sur leur propre ordinateur. Une innovation qui ferait presque figure de petite révolution.

Fin d'un monopole

Car les projets PACTE et Bloc-notes ThinkPad, du nom du portable d'IBM proposé aux étudiants, ne sont pas un simple troc, qui consisterait à remplacer cahiers et stylos par un ordinateur tout beau, tout neuf. Fallait-il donc revoir la façon traditionnelle d'enseigner ? Telle a été la question à laquelle ont dû répondre, en premier lieu, les enseignants.

«À l'évidence, cet ordinateur portable et personnel est bien plus qu'un simple outil, répond sans hésiter Raymond Guy, le coordonnatur de cette transformation pédagogique à Boréal. Avec leur ordinateur, les étudiants ont désormais accès, via Internet, via des CD-Rom, via les fonds de biblio- thèques du monde entier auxquels ils peuvent se référer, à des sources d'informations bien plus grandes que ne peut en détenir un enseignant à lui seul. En un mot, le maître n'a plus, comme auparavant, le monopole du savoir.»

«Je dis souvent à mes étudiants : si vous pouvez m'apprendre quelque chose, c'est que j'aurai bien fait ma job», ajoute Gilles Gatien, le responsable du projet à La Cité collégiale. Invariablement, avec les ressources auxquelles ils ont maintenant accès, ces derniers lui ramènent un lot de véritables trouvailles.

Fin d'un monopole donc, mais pas démission ou, pire, substitution des professeurs. Simplement, le soliste s'est transformé en chef d'orchestre, laissant plus de responsabilités à ses élèves. «Auparavant, poursuit Raymond Guy, professeur de biologie de formation, quand j'organisais un camp pratique en plein hiver, à -30 degrés, pour faire quelques expériences, je disais à mes étudiants : emportez avec vous ceci ou cela. Aujourd'hui, je laisse un groupe recueillir de l'information sur l'hypothermie à partir des cours de l'Ambulance St-Jean disponibles sur ordinateur ; un autre groupe recherche des données sur les meilleurs moyens de conserver la nourriture, un autre encore sur les fibres de vêtements les plus résistantes, etc. De telle sorte que la discussion est nourrie par les informations récoltées sur l'ordinateur. On passe donc d'un enseignement qui consiste à livrer un savoir, à un enseignement qui se propose de solutionner des problèmes.»

Jusque dans la salle de bain

Cette transformation pédagogique, toujours en cours, a été permise et précédée par une transformation... technique. La Cité collégiale, dans ses locaux actuels depuis moins de trois ans, a refait à neuf deux salles de classe, dont une est vouée au dessin assisté par ordinateur, avec un grand écran pour les démonstrations. Quant au tout nouveau campus principal du Collège Boréal, inauguré en octobre 1997, il compte environ 2 300 points de connexion, répartis dans toutes les salles et jusqu'à la cafétéria. On dit même que la salle de bain du président du collège dispose d'un accès au réseau.

Fini donc les bibliothèques qui ferment à 22 h ou les professeurs injoignables. Ceux-ci sont désormais accessibles en tout temps via leur courriel, et les étudiants peuvent se brancher sur Internet ou travailler à partir d'un CD-Rom 24 heures sur 24.

Mais tout ceci a un coût. L'immense câblage de Boréal a nécessité un investissement de 250 000 $. Les ordinateurs, pris en charge à hauteur de 25 % par l'établissement, sont loués par les étudiants pour 1 200 $ par an, ce qui fait doubler leurs droits de scolarité.

«C'est vrai qu'au début, tout le monde a été un peu sceptique devant cette augmentation, se souvient Gilbert Boileau, le doyen général du service à la clientèle. Mais un argument a fait pencher la balance : nous proposons aux étudiants, au terme de leurs trois années au collège, d'acheter l'ordinateur pour lequel ils auront déjà versé 3 600 $. Ceux qui le veulent pourront ainsi payer un complément d'environ 400 $, et conserver un portable sur lequel les meilleurs logiciels auront déjà été installés.» À La Cité collégiale, où le coût pour les étudiants est du même ordre, le son de cloche est un peu différent. Si l'on n'exclut pas une sorte de «vente de garage interne» , selon les termes de Gilles Gatien, à la fin de la scolarité, on n'oublie pas qu'il s'agit d'abord d'un contrat de location. On s'interroge, tout allant tellement vite en matière d'infor-matique, sur la pertinence de proposer aux étudiants l'achat d'une machine vieille de trois ans.

Pragmatisme

Pour l'aventure, les dirigeants du collège de Sudbury ont choisi de faire appel à Bell et surtout à IBM. Cela n'étonne guère puisque la firme américaine est déjà associée à des projets semblables aux États-Unis. C'est le cas notamment du campus de Carookston, au Minnesota, qu'une délégation de Boréal a visité... pour s'apercevoir qu'en quatre ans le nombre d'étudiants y a presque doublé.

Dans le cadre du partenariat, IBM assure un suivi technologique indispensable à la réussite de l'entreprise, et pourrait, à terme, créer des bourses et utiliser les laboratoires de recherche. De quoi se demander si Boréal ne va pas lui servir de marchepied vers le monde de l'éducation francophone.

«Les établissements d'enseignement doivent comprendre qu'ils disposeront de moins en moins de fonds gouvernementaux, rétorque Jean Watters, le président du collège. De plus, rien n'exclut que nous fassions affaire avec un autre partenaire dans les années à venir.» Un pragmatisme que Raymond Guy adopte également au plan pédagogique : si nous jugeons par exemple que le projet Bloc-notes n'est pas un atout pour tel ou tel programme, nous ne l'associerons pas à l'expérience. Cette vision plus mesurée rejoindrait alors l'approche du cas par cas adoptée par La Cité collégiale.

Il n'empêche que si l'enseignement avec ordinateur portable et personnel devait se généraliser, on voudrait alors bien voir la tête des étudiants qui ne seraient pas de la partie.

 

Denis Guérin

 


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