LE COLLÈGE VERT VOIT L'AVENIR EN ROSE

Décidément, le Collège de technologie agricole et alimentaire d'Alfred est un précurseur. À sa naissance, en 1981, il est le premier établissement francophone d'enseignement postsecondaire en Ontario. Et puis, en 1997, dernière nouveauté : le collège, géré auparavant par le ministère de l'Agriculture1 , passe sous la tutelle de deux partenaires inattendus. L'Université anglophone de Guelph et l'union des cultivateurs franco-ontariens (UCFO) ont conclu une entente qualifiée d'«historique» par les signataires. But avoué et proclamé : «assurer le développement du collège et de la collectivité rurale et agricole franco-ontarienne».

Un rapprochement entre une université et un collège de langues différentes n'a rien d'original. Le phénomène est plutôt dans l'air du temps. «Mais notre entente à nous est vraiment novatrice ! assure Pierre Glaude, le secrétaire général de l'UCFO. Premièrement, cet accord s'est fait entre une université et une communauté. Ensuite, il s'agit d'une entente écrite, détaillée, où chaque partie a pris de vrais engagements.»

Un tollé général

En 1996, lorsqu'est avancée l'idée de confier ce collège de l'Est ontarien à l'Université de Guelph, c'est le tollé : la communauté francophone est persuadée que la mort du Collège d'Alfred est proche. À l'époque, les finances ne sont pas brillantes. L'établissement est petit, il compte une centaine d'étudiants. Et quelques années plus tôt, le ministère de l'Agriculture a fermé deux collèges. «Nous y avons échappé en 1993. Mais cette fois, l'Université de Guelph va nous donner le coup de grâce», pensent les Franco-Ontariens. Ils décident de se battre. Première au front, l'UCFO clame sa colère jusque sur les plateaux de télévision. «L'Université de Guelph ne voulait surtout pas de mauvaise publicité. Alors on s'est rencontrés, raconte Pierre Glaude. Ils ont sorti le tapis rouge. Les négociations ont commencé au plus haut niveau. Nos interlocuteurs nous ont dit qu'il n'était pas question de fermeture, que le Collège d'Alfred avait quelque chose d'unique...»

Les clauses de l'entente signée en avril 1997 satisfont pleinement la communauté : le Collège d'Alfred reste exclusivement francophone; sa stabilité financière est assurée; par le biais d'un «conseil communautaire», l'UCFO devient l'interlocuteur obligé de l'Université, pour les décisions qui touchent à l'avenir de l'établissement. Certes, il a fallu se plier à la standardisation des programmes, voulue par Guelph, et réaménager les matières... ce qui n'est pas allé sans grincements de dents. Trois postes de professeur ont été supprimés. Mais l'ensemble des cours a été sauvegardé.

Porte ouverte sur l'international

Robert McLaughlin, le doyen de la Faculté d'Agriculture de Guelph, est enthousiaste : «C'est une bonne affaire pour tout le monde ! Pour nous, le Collège d'Alfred, c'est une fenêtre ouverte sur la francophonie internationale. Jusqu'à présent, nous n'avions établi des liens qu'avec le monde anglophone. Grâce à ce partenariat, nous allons pouvoir atteindre les pays francophones, élaborer de nombreux projets de développement, notamment avec l'Afrique.»

Acquérir une véritable dimension internationale ? Le Collège d'Alfred en rêve. Deux de ses programmes d'études (agriculture et développement international, agriculture des régions chaudes) pavent la voie. «Nous sommes présents sur la scène mondiale francophone, en matière de recherche et de transfert de technologie, affirme Jocelyne Sarault, la directrice par intérim de l'établissement. On aide le Mali à mettre en place une école vétérinaire, le Mexique nous demande des conseils pour utiliser sans danger les pesticides... On essaie d'intégrer les élèves à ces projets très concrets.»

Par ailleurs, le collège accueille déjà des étudiants étrangers, et les programmes d'échange devraient s'intensifier. Surtout, le Collège d'Alfred espère voir disparaître l'un de ses soucis majeurs : la difficulté, chaque année renouvelée, d'attirer des étudiants. «L'Université de Guelph nous permet d'élargir notre champ de recrutement, explique Jocelyne Sarault. On peut aller chercher des étudiants jusqu'en Alberta ! Lorsque notre revenu venait du gouvernement ontarien, c'était moins facile.»

Tout le monde s'accorde à dire que les vrais résultats viendront dans quelques années. Déjà, certains se mettent à imaginer l'avenir. Pierre Glaude est de ceux-là : «D'ici cinq ans, on ne reconnaîtra pas le Collège d'Alfred. Je vois 300 à 400 étudiants. Et puis, pourquoi ne pas mettre en place un diplôme universitaire, si l'Université accepte de venir donner des cours en français ? On a aussi des projets avec l'Agence canadienne de développement international. J'en suis sûr, le Collège d'Alfred va devenir un incroyable pôle de développement et de savoir dans l'Est ontarien.»

Damienne Gallion

1 Il y a 4 collèges agricoles en Ontario : ceux (anglophones) de Ridgetown, Kemptville et Guelph, et celui d'Alfred. En 1997, pour des raisons d'économies budgétaires, le ministère ontarien de l'Agriculture a délégué (en grande partie) l'administration des Collèges d'Alfred, de Ridgetown et de Kemptville à l'Université de Guelph. (Le Collège de Guelph était déjà sous la tutelle de l'Université.)

 


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