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La voix canadien-française

Le 24 septembre 1998

Volume 4, numéro 24

Sous la couverture
(Québec) Dans le vacuum des vacances, sans formalité, sans concours, Louise Beaudoin a attelé son amie Lise Bissonnette, ci-devant directrice du Devoir, au chantier de la création de la Grande Bibliothèque. Aux journalistes elle a daigné expliquer cet assaut de ses tripes: ´Elle aime les livres, et c'est la première raison pour laquelle le gouvernement la nomme à ce poste.ª

Évidemment! Celle qui fait dans la culture n'aurait pas conçu l'idée de pistonner un gynécologue ou un pompier. Et pourquoi pas? Il y a des gens de tous métiers et professions qui aiment les livres; et la favorite n'est de toute façon pas la seule au Québec à éprouver cette passion. Et quels livres, parmi les centaines de millions qu'on a édités depuis Gutenberg, la courtisane aime-t-elle? Aime-t-elle aussi les ancêtres des bouquins d'aujourd'hui: tablettes de pierre, de cire, de terre cuite, papyrus, parchemins, cuirs rugueux, soie chinoise et écorces d'arbre? A-t-elle des préférences pour leur papier: arches, rives, vélin, alfa, Japon nacre, Saint-Gilles, mats ou glacés? Les préfère-t-elle manuscrits, reliés, brochés, en feuilles, illustrés, enluminés? Mais, s'est-on assuré qu'il ne se trouve pas chez nous quelqu'un qui aimerait plus les livres que la nymphe élue du pouvoir? Auquel cas il s'imposait qu'on ouvrît un concours.Madame de la Culture et des Communications a réfuté, sans qu'on l'en accusât, une éventuelle accusation de patronage en servant la convaincante fable du recours à des ´chasseurs de têtesª, Spencer & Stuart en l'occurrence. Combien de temps a duré le safari? Quelles bêtes a-t-on ciblées, et selon quels critères: âge, dents, pelage, panache, finesse de la patte, cornes, défenses, trompe, poids, stature? A-t-on cherché chez les ethnies et les Anglais chers à Jacques Parizeau? Et parmi les centaines de bibliothécaires québécois chevronnés, nul ne s'est avéré compétent? Pourtant, ceux-ci ne sont point d'une espèce en voie de disparition!

La raison, la seule, l'impérative, c'est que Mme Bissonnette aime les livres et que Mme Beaudoin aime Mme Bissonnette, encore qu'elle s'en défende. L'amitié des ´femmes de pouvoirª, comme elles s'appellent entre elles, n'y serait pour rien, la curatrice de la culture l'a juré, écrivant à l'envers sa version du reniement de Pierre. Ainsi, sans que le coq eût à chanter, la Bissonnette s'est trouvée casée: paiement de bons offices, équitable retour d'ascenseur.

Reste l'indiscutable évidence: confier la garde des livres à une courtisane des livres, quoi trouver de moins suspect? C'est clair, poncé, épilé. Le seul hic: la ´Grande Bibliothèqueª n'est pas encore construite. Qu'à cela ne tienne! On ajoute à une passionnée de l'écrit la tâche de veiller à l'érection du monument. Sans doute qu'elle aime aussi le fer, le béton, le gyproc, le bois, le plâtre, le verre, les clous, les boulons, les pènes, les tenons et mortaises, les madriers et les poutres tout autant que le commerce avec les architectes, les ingénieurs, les maçons et les charpentiers. Il lui faudra cette fois tremper son calame dans la colle, la peinture, les vernis, tous ces cosmétiques qui, dans les grands travaux comme dans la toilette, masquent les fentes, les craquelures et les rides; sans compter qu'elle aura à grimper dans les échelles jusqu'à l'an 2001.

Souhaitons qu'elle n'y perde, ne serait-ce que la largeur et l'épaisseur d'un signet, ni sa fière indépendance d'esprit ni son éclatante neutralité. Désormais, cette boulimique des livres devra aimer en priorité les tablettes qui les porteront. Qu'elle bénisse ces étagères, échelons de sa réussite: elles l'ont hissée là où Louise la voulait. Qu'on admire donc cette attention désintéressée, ces vertueuses amours livresques, ces robustes passions intellectuelles, cette jouissance ministérielle, cette extase étatique, ce choix énamouré, ce tableau bien figuratif d'une Lise et d'une Louise souverainement unies par l'amour des livres.

À ceux (et celles) qui s'en offusqueraient, il faut rappeler qu'ainsi qu'à Madeleine, il leur sera beaucoup pardonné parce qu'elles ont beaucoup aimé. Et qu'on n'aille pas parler prosaïquement des millions que coûtera ce fidèle et durable dorlotement! Il y a des règles qui défient les règles, car ce genre d'amour est comme le Stade olympique; il n'a pas de prix, même s'il faut le payer!

 

Jean-Noël Tremblay

Les manchettes

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