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Fondation Donatien Fré mont Inc

Année de la francophonie
Éditorial







Le 23 septembre 1999

Volume 22, numéro 36

Un été trop court dans les glaces au soleil de minuit
(Martintown)

Le brise-glaces Louis Saint-Laurent de la Garde côtière canadienne a été le premier navire international à entrer sur le territoire du Nunavuut et le capitaine René Turenne de Martintown était à bord.
Le capitaine Turenne, qui est au service de la Garde côtière depuis plus de 25 ans, a en effet escorté à bord du Louis Saint-Laurent 50 scientifiques suédois qui se sont rendus dans le Grand Nord afin de mener une série d'expériences visant à étudier les effets de la pollution sur la flore et la faune de l'Arctique.
Cette expédition les a menés vers diverses îles et dans divers petits villages du nouveau territoire du Nunavuut où ils ont prélevé des échantillons d'eau, des spécimens de mousse et de lichens, des mulots nordiques (lemmings) ainsi que divers poissons dont des ombles de l'Arctique (chard) afin d'étudier leurs caractéristiques particulières et de les comparer à des échantillons semblables prélevés lors d'expéditions antérieurs.
Les glaces étaient encore très épaisses lorsque le Louis Saint-Laurent s'est engagé dans le passage du nord-ouest. Les chercheurs ne s'y attendaient pas, car leurs études du comportement des glaces au cours des dix dernières années leur avaient permis de prévoir qu'ils navigueraient dans des eaux libres de glace lorsqu'ils arriveraient à cet endroit. Cependant, le brise-glaces canadien, qui n'en était pas à sa première expédition, a su relever le défi des Suédois alors que, dans l'Arctique, cette année, tout était en retard d'environ trois semaines. «Ils avaient choisi un passage un peu ambitieux», affirme notre capitaine, qui explique que les Suédois sont des gens qui ont un grand amour de la précision. Selon lui, l'expérience de l'Arctique est telle que, si on ne peut accomplir une tâche aujourd'hui, on tentera de nouveau la semaine prochaine, si les conditions le permettent, continue ce spécialiste de la navigation à travers les glaces.
Pour les membres de cette expédition très spéciale, ce n'était pas seulement une question de jours, mais ils voulaient toujours préciser l'heure — heure du départ, heure de l'arrivée de l'avion, heure des expériences, mais il leur a fallu, un peu comme le reste des gens, apprendre à composer avec les éléments.
Pour ce loup de mer, il s'agissait de conditions de glaces encore jamais vues. Il soutient que le Louis Saint-Laurent a su être à la hauteur de la tâche, avec son moteur de 35 000 forces qui, certains jours, a consommé 120 tonnes de carburant (de quoi chauffer tout un village durant tout un hiver) afin de se frayer un passage à travers des couches particulièrement denses. Il évoque une journée particulièrement éprouvante où il a fallu quatre heures pour franchir la distance d'un câble marin, ce qui équivaut à 200 mètres. C'est un peu comme déneiger une entrée, après une grosse tempête, lorsque la neige a été tassée par le vent puis recouverte d'une couche glacée. On avance de dix mètres, on fonce, puis on recule et on fonce plus loin.
Selon ce capitaine, ce fut la partie la plus difficile d'une telle expédition alors qu'il a fallu pendant des périodes de près de 48 heures consécutives foncer sur ces murs de glace, causant à l'intérieure du navire des vibrations considérables qui faisaient en sorte qu'il était pratiquement impossible de faire quoi que ce soit, pas même s'installer pour écrire des notes. Même les gens les plus habitués à la vie à bord ont eu peine à dormir durant ces quelques jours de juillet.
Si les échéanciers sont si serrés, c'est que le véritable été, dans l'Arctique, c'est court, à peine quelques semaines de chaleur variant de 20 à 25 degrés Celsius.
C'est durant cette période trop vite passée qu'il faut être à certains endroits à des moments véritablement précis, sans quoi les expériences seraient compromises.
La plupart des chercheurs des universités de Stockholm et d'Upsala s'exprimaient majoritairement en anglais avec un accent plutôt britannique bien que, pour certaines explications scientifiques précises, il leur arrivait de se parler dans leur langue maternelle, question de bien se comprendre.
Ces chercheurs se sont livrés à des exercices intéressants. Ils ont, entre autres, cherché à retracer un petit oiseau, la grive des plages, qui a la particularité de voyager de l'Arctique à l'Antarctique. Ils ont cherché des nids afin de voir où se cache cet oiseau et quelles sont les choses qui l'attirent d'un pôle à l'autre. Ils voulaient donc se retrouver à un point précis le 15 juillet afin de les prendre là où ils soupçonnaient que les oiseaux iraient nicher pour un très court été avant de repartir vers l'autre pôle.
Avant de partir, les Suédois avaient fait leurs bagages, s'assurant d'apporter des vêtements chauds pour affronter les plus grands froids. La chaleur les a certes pris par surprise et certains ont vécu des moments de grand inconfort puisque les vêtements les moins chauds étaient beaucoup trop chauds pour la saison. Mais, ce sont les moustiques, encore plus que la chaleur, qui leur ont rendu la vie dure. Leur présence inopportune fut donc, pendant plusieurs jours, le seul sujet de conversation hors de la routine du travail. Un des membres proposa de se frotter avec de l'ail, mais il faut dire que la solution n'a pas trouvé preneur et que ce fut le bonheur général lorsque la prochaine cargaison de provision leur apporta de l'anti-moustiques.
Les chercheurs se devaient de respecter les sensibilités des habitants de ce nouveau territoire. C'est ainsi qu'ils avaient convenu d'envoyer un ambassadeur avant d'arriver aux abords d'un village afin d'aller rencontrer les représentants des aînés des lieux et de leur expliquer que le but de leur mission n'était pas de voler leur poisson pour l'exporter, mais plutôt d'en prendre un certain nombre de spécimens d'ge et de taille différents afin de les analyser.
     Pour le capitaine Turenne, le territoire de l'Arctique n'a pas réellement changé en 20 ans. C'est toujours le désert, sauf que les villages sont plus modernes, les abris de toile et de peaux d'animaux l'été et les igloos l'hiver, ayant fait place à des maisons permanentes, avec de plus en plus de véhicules tout-terrains remplaçant les motoneiges. Les baleines, les ours polaires, les morses et les loups marins étaient encore présents à profusion et bien malvenus seraient ceux qui tenteraient de les chasser sans autorisation.
La vie à bord n'était pas composée exclusivement de travail, de repas et de sommeil. Il y avait aussi du divertissement et de la socialisation. Les Suédois avaient dans leurs rangs une musicienne qui s'est inspirée du caractère unique de ce milieu pour composer des pièces qu'elle n'hésitait pas à proposer à un auditoire intéressé.
Il y eut aussi des fêtes, comme la célébration du passage du cercle polaire. Il s'agit d'un rituel assez bien rodé mais qui s'adapte selon la personnalité et les affinités de la clientèle à bord mais qui reflète le souci de respecter les personnes afin d'éviter les situations embarrassantes comme celles qui ont été dénoncées dans le cadre de certaines fêtes sur des bases militaires. Les Suédois, désireux de leur rendre la pareille, ont offert à leur équipage la fête du poisson fermenté. Selon notre capitaine, la politesse la plus élémentaire exige de goûter à ce hareng fermenté (mais non pas pourri) sur des craquelins, mais il faut tenter de le faire en se pinçant le nez tout en s'assurant de se rincer le gosier sans tarder. C'est une odeur et un goût tout à fait particuliers même pour les marins acadiens qui sont des connaisseurs de poisson, mais bien rares sont ceux qui oseraient en demander une deuxième fois.
La distance n'a maintenant plus d'importance pour les marins qui partent ainsi loin de leur famille durant des semaines ou des mois. L'internet leur permet maintenant de faire contact tous les jours avec leurs proches, ce qui minimise le besoin d'envoyer des lettres via le courrier aérien ou de faire des appels interurbains dispendieux et lors desquels on ne se dit que le minimum.
Au début du mois d'août, le capitaine Turenne terminait sa mission à bord du Louis Saint-Laurent qui a terminé cette expédition un mois plus tard avec des forces fraîches.
Pour ces hommes et ces femmes qui vivent et travaillent sur les bateaux, comment peuvent-ils tenir compte du passage du temps autrement que sur le calendrier? Voici la réponse du capitaine: «Après une semaine, on manque de laitue; après six semaines les oeufs sont rares et lorsqu'on commence à manquer de beurre d'arachide, il est temps de revenir sur la terre ferme.»
     

 

Huguette Burroughs